Depuis 20 ans, l’Occident triomphant est rentré dans ce que les spécialistes nomment « l’économie du savoir ». Finis l’industrie! Finis l’agriculture! Finis tous ces reliquats inutiles d’un passé matérialiste que sont la nourriture ou les objets! En 2010, l’Occident se sustente d’amour, d’eau fraîche et de savoir. En tant que domaine principal d’activité économique en Suisse comme dans le reste de la Grande Europe Atlantique, la connaissance doit se soumettre aux règles d’organisation rationnelles du new public management. Tant mieux pour elle! La knowledge ainsi disciplinée par des décideurs donne naissance à de nouvelles professions aussi passionnantes que captivantes telles que le « gestionnaire en ressources scientifiques portables » (précédemment « bibliothécaire ») ou le « gestionnaire en ressources archivistiques et patrimoniales » (précédemment « archiviste »). Parmi toutes ces nouvelles activités se trouve le fascinant métier de « bibliothécaire de cote », un métier auquel nous consacrons les quelques lignes qui suivent.
La première étape dans ce grand mouvement de rationalisation du savoir est la centralisation de bibliothèques. À quoi bon avoir une bibliothèque de philosophie, une bibliothèque de chinois, une bibliothèque de chimie ou de musique alors que la connaissance ne forme qu’un grand tout unitaire. Il faut faire tomber les barrières inutiles entre les disciplines, ces entraves à l’interdisciplinarité et aux synergies entre champs disciplinaires. C’est ce qui est sur le point de se faire à l’Université de Genève. Dans quelques années (7 à 15 ans selon les recours et autres procédures d’obstruction anti-progressistes), une énorme bibliothèque alexandrine regroupant tous les savoirs de l’humanité jaillira des sous-sols des Bastions. Elle sera dirigée par un « baron de l’information scientifique », sorte de calife-bibliothécaire qui déléguera son travail à une ribambelle de vizirs: les bibliothécaires de cotes. Chacun d’eux sera responsable des livres présents dans une certaine fourchette de la classification décimale de Dewey en vigueur.
Le bibliothécaire des cotes 000-199 sera chargé des livres traitant d’informatique, information, des ouvrages généraux, de philosophie, parapsychologie, occultisme et psychologie. Le bibliothécaire des cotes 200-399 s’intéressera uniquement aux généralités sur les religions, à la Bible, à l’ecclésiologie, aux statistiques générales, au droit, à l’économie, à l’administration publique et science militaire, à l’éducation, aux transports ainsi qu’aux coutumes, savoir-vivre et folklore. Et caetera jusqu’à 999. Nous voyons là toute l’intelligence, la pertinence et la rationalité du système des bibliothécaires de cotes car nous savons combien le spécialiste de l’ecclésiologie et fréquemment versé dans la science militaire. Oh, New public management! You’ve done it again!


